• Dick Marty: «Je supporte mal l'injustice»

    Dick Marty: «Je supporte mal l'injustice»

     


    Mondialisation.ca, Le 29 mai 2011

    bonnenouvelle.ch

     

    Prisons secrètes de la CIA, trafic d’organes au Kosovo, Dick Marty s’est fait connaître dans le monde entier par ses enquêtes pour le Conseil de l’Europe. Il répond ici aux questions d’Anne Buloz pour le mensuel de l’Eglise réformée vaudoise Bonne nouvelle.

    Prisons secrètes de la CIA, trafic d’organes au Kosovo, Dick Marty s’est fait connaître dans le monde entier avec des enquêtes pour le Conseil de l’Europe

     

    Dick Marty: «Grandir protestant au Tessin m'a aidé à ne pas craindre d'avoir une opinion différente de la majorité.»

    Photo : Anne Buloz 

    Question : Cet automne, vous ne vous représenterez pas au Conseil des Etats, dont vous êtes membre depuis 1995. En avez-vous assez de la politique ?

    Dick Marty : Il y a un temps pour tout ! C’est bien qu’il y ait une certaine alternance dans les postes à responsabilités. Le même problème s’était posé lorsque j’étais procureur du Tessin. Bien que toujours passionné après quinze ans à ce poste, j’avais estimé que c’était sain, autant pour moi que pour l’institution, de changer.

    Question : En décembre dernier, vous avez dénoncé le trafic d’organes conduit, dès 1999, par l’Armée de libération du Kosovo. Avez-vous été entendu ?

    Dick Marty : Mon rapport a dérangé la vérité officielle. Par contre, il a été accepté au Conseil de l’Europe. Les députés de quarante-sept pays y siègent, c’est donc quelque chose d’assez sérieux.

    Question : Vous êtes devenu célèbre dans le monde entier pour votre enquête sur les prisons secrètes de la CIA sur territoire européen. Cela a-t-il changé votre vie ?

    Dick Marty : Je ne dirais pas ainsi. Ma vie ne se réduit pas à cela. Elle est beaucoup plus complète, avec un foyer, des enfants et des petits-enfants.

    Question : Etes-vous satisfait des résultats obtenus ?

    Dick Marty : Non, évidemment pas. Je ne suis pas du tout satisfait des réactions de la classe politique. Des gouvernements ont tout fait pour cacher la vérité. Je goûte cependant un certain plaisir en voyant que ce que j’ai écrit est régulièrement confirmé dans toutes sortes de rapports.

    Question : Dans cette affaire, les Etats-Unis ont préféré assurer leur sécurité plutôt que de respecter leurs valeurs. Est-ce exceptionnel ?

    Dick Marty : La doctrine des Etats-Unis est un peu réduite au principe que ce qui est dans l’intérêt des Etats-Unis prime sur toute autre considération. Les Etats-Unis ont une vision impérialiste et n’adhérent pas à la Cour pénale internationale. C’est choquant. Les Américains auraient pu construire une grande prison aux Etats-Unis pour les personnes suspectées de terrorisme mais ils les ont détenues hors des Etats-Unis, à Guantanamo, Abou Ghraïb et dans les prisons secrètes de l’Europe de l’Est. Le système employé par l’administration Bush a permis la torture et les arrestations illégales de centaines d’innocents. En faisant cela, il a transformé des criminels en combattants et en a fait des martyrs. C’est une erreur fondamentale. Seul un procès selon toutes les règles d’un Etat de droit est possible en démocratie.

    Question : Vous vous êtes plaint du manque de moyens mis à votre disposition et d’être resté très seul dans vos combats. L’ancien ministre des Affaires étrangères français Bernard Kouchner a notamment fermement nié le trafic d’organes au Kosovo…

    Dick Marty : Il l’a nié dans un éclat de rire obscène étant donné la gravité des faits en discussion. La vidéo a été vue par des millions de personnes. Beaucoup ont vu à cette occasion son vrai visage. Dans les deux cas dont nous avons parlé, j’ai été en opposition avec l’ensemble des gouvernements occidentaux. Je pourrais écrire longuement sur la solitude ! Il y a des vérités qui dérangent [1].

    Question : Vous avez rempli plusieurs missions difficiles. Est-ce une volonté de votre part ou avez-vous été choisi comme l’homme de la situation ?

    Dick Marty : J’ai l’impression que c’est les deux à la fois. Je trouve que faire des choses difficiles est plus stimulant que de faire des choses faciles. C’est peut-être aussi une façon de se mettre à l’épreuve. On m’a souvent choisi pour des missions que d’autres ne voulaient pas faire ou jugeaient trop dangereuses.

    Question : Après des affaires si médiatisées, vous avez accepté un mandat du Conseil fédéral sur la question jurassienne...

    Dick Marty : On me l’a demandé et je n’ai pas trouvé de raison de dire non. C’est une chose bien différente, après avoir vu tous ces combats avec un fond d’idée identitaire entre Albanais et Serbes, Tchétchènes et Russes ou au Congo. En Suisse, nous avons le privilège d’avoir une société multiculturelle et multilingue, avec des mécanismes positifs de dialogue. Nous pourrions, pourquoi pas, développer un modèle qui servirait dans d’autres pays.

    Question : Vous êtes protestant. Au Tessin, c’est une petite minorité (7%). Comment avez-vous vécu cette situation ?

    Dick Marty : Elle a certainement influencé mon caractère. A la petite école, je devais quitter la salle lorsque le curé donnait les leçons de religion. C’était un acte assez fort. Je pense que grandir dans une diaspora m’a aidé à avoir un regard, une indépendance et une critique plus développés. Et aussi à ne pas craindre d’avoir une opinion différente de la grande majorité des personnes qui m’entourent.

    Question : Le protestantisme a-t-il forgé vos valeurs ?

    Dick Marty : Je pense que oui. Je supporte mal l’injustice et l’absence de liberté. Cela m’a aussi apporté une rigueur et une certaine modestie. Je trouve que la culture protestante apporte une approche différente. Je ne suis pas pratiquant, mais je crois aux valeurs de l’Eglise et en l’institution qui les représente.

    Question : Votre épouse est catholique. Comment vivez-vous cette différence ?

    Dick Marty : Il n’y a jamais eu de véritable problème. L’Eglise catholique exigeait que le conjoint non-catholique signe un papier promettant que les enfants seraient élevés dans la religion catholique-romaine. J’ai refusé en disant que c’était le choix des parents. Avec ma femme, nous avons choisi la religion protestante, parce qu’elle laissait de plus amples choix.

    Question : Comme homme politique, qu’attendez-vous des Eglises ? Dans quels domaines doivent-elles se faire entendre ?

    Dick Marty : Elles sont les sentinelles d’alarme qui disent lorsque certaines valeurs sont en danger, comme lors des débats sur les réfugiés ou les étrangers. L’Eglise contribue de façon importante à la défense des valeurs éthiques.

    Anne Buloz 

    Bonne nouvelle, Numéro de juin 2011.

     

    source:http://www.mondialisation.ca/index.php?context=viewArticle&code=BUL20110529&articleId=25040

     

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